Wednesday, May 30, 2012

À bout de souffle: Tiger Leaping Gorge, jour 2

De dire que ma mère est blanche à son réveil ne commence même pas à décrire le véritable état dans lequel elle se trouve alors qu'elle sort des draps... elle est pratiquement transparente et se tourne difficilement dans son lit pour attraper un peu d'eau. Elle a assurément passé la nuit à enlacer la toilette et étant donné que le soleil n'est pas encore entièrement levé, je sors de la chambre pour la laisser se reposer encore un peu et réfléchir à la situation à laquelle nous devons maintenant faire face. Elle est malade... très malade.

Je m'asseois sur le balcon de l'auberge, un peu découragée et fait un inventaire mental de ce que nous avons à notre disposition pour aider ma mère à se rendre jusqu'au bout de la piste. Des foulards, un peu d'eau, des pillules pour les courbatures, du tiger balm... rien de bien utile dans sa situation. Voulant traîner le minimum d'équipement sur notre dos, nous n'avons apporté que le nécessaire dans nos sacs et je regrette maintenant amèrement de ne pas avoir pris quelques pillules pour l'estomac... au cas où. Après pratiquement deux semaines au pays, je pensais franchement que nous avions passé à côté des petits virus d'acclimatation, mais le mélange d'effort intense, de chaleur et probablement aussi d'une nourriture douteuse laisse ma mère dans un sale état. Et très franchement, je ne sais pas quoi faire et ça m'inquiète beaucoup.

Je retourne donc à la chambre et encourage ma mère à venir boire un thé pendant que je prend mon déjeuner. Elle arrive difficilement à absorber le peu de liquide tiède qui se trouve dans sa tasse et c'est ce qui m'inquiéte le plus. J'ai peur qu'elle se déshydrate et qu'elle tombe de fatigue dans la piste... je ne pourrais sûrement pas aller chercher de l'aide avant plusieurs heures. La situation est extrêmement merdique.

Finalement, elle retrouve un petit regain d'énergie et nous partons de nouveau (franchement, nous n'avons pas vraiment le choix...) pour compléter les 7 ou 8 kilomètres restant du trajet. De ce côté de l'auberge, la piste change du tout au tout. Comme si c'était une métaphore de l'état de l'estomac de ma mère, le chemin est poussiéreux, creusé dans la roche et on imagine difficilement que la veille nous étions au beau milieu de vallées luxuriantes et de forêts de bamboo. On dirait carrément qu'on se promène dans le désert du Nevada et c'est plutôt intéressant. En chemin nous croisons même un troupeau de chèvre autonome (et par autonome je ne veux pas dire qu'ils gagnent leur vie en travaillant au village, mais plutôt que leur guide n'est nulle part en vue...) qui s'amuse dans les nombreuses crevasses. Après environ un kilomètres, nous aboutissons dans un autre petit village où nous remarquons un vieille homme qui nous lance un petit sourire gêné en s'appuyant sur la porte de l'étable. Un bruit déchirant provenant de l'intérieur fent l'air: ''OOUYYYYYYIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII''. Yark, yark, YARKKK! On égorge un cochon ''en direct''!! C'est complètement dégueu et je tente de retenir mon imagination qui me dit que ça ressemble presqu'au cri d'un humain... ''Ta gueule imagination!!''. En fait, je trouverais plutôt ça pitoresque si ma mère n'était pas ''Fifty Shades of Green'' en ce moment... Vite, nous continuons notre chemin pour mettre le cri du cochon le plus loin possible derrière nous.



Ce n'est que quelques minutes plus tard, que notre randonnée tourne en véritable enfer pour ma pauvre mère... en gros, en anglais: ''All hell breaks loose''. Entre deux photos, ma mère se fige, me regarde totalement alarmée et me dit: ''Oh mon dieu Andréanne, vite je dois me cacher derrière la roche''... afin de conserver un peu de romantisme pour mon pauvre père qui lira sûrement ce blogue, je vous demande de penser à un volcan en éruption et la lave qui coule comme image de ce qui se produit véritablement en plein air... au beau milieu de la piste. Disons seulement qu'il y a un rocher dans le Tiger Leaping Gorge qui ne sera plus jamais le même... Pour commenter la situation avec humour, je cite ma soeur Amélie dans un courriel qu'elle nous a envoyé quelques jours plus tard: ''En fait, Andréanne, tu diras à maman que si elle devait VRAIMENT choisir un endroit pour avoir la gastro en plein air, le Tiger Leaping Gorge est vraiment un excellent choix!''.

Sans grande surprise, ma mère semble maintenant plutôt ravigorée et m'encourage à continuer notre randonnée de plus belle. Moitié traumatisée - moitiée inquiète, je lui offre de prendre son sac, mais elle affirme qu'il l'aide à conserver son balan.. et de tomber dans la gorge serait franchement de mauvais goût après tout ce que nous avons vécu alors j'accepte sans trop rouspeter. Heureusement que le paysage époustouflant arrive à nous changer les idées et nous nous perdons dans nos pensées en suivant le chemin qui ne fait que descendre.


Quelques minutes plus tard, nous voyons de l'autre côté de la crevasse une chute d'eau qui déborde sur la piste et continue son chemin plus bas dans la falaise... jusqu' à la Gorge. Il n'y a d'autres solutions que de la traverser et nous mouillons nos souliers bien volontières afin de nous éparger une baignade tragique dans la paroie rocheuse. Très franchement, c'est la première fois du trajet que je ressens une petite inquiétude pour notre sécurité et je m'assure que ma mère, dans son état second, place bien sa canne dans les flaques d'eau pour sécuriser son passage. Mais sans trop de problèmes nous sommes maintenant de l'autre côté et devont nous jucher sur des roches pour laisser un troupeau (OUI UN TROUPEAU comme dans une bonne vingtaine!) de chevaux nous dépasser sur la piste. Il ne nous reste que 2 ou 3 kilomètres à franchir avant d'atteindre Tina's Guesthouse, notre but final de la randonnée et nous continuons à marcher avec détermination.



La piste est maintenant plutôt escarpée et nous prenons notre temps pour bien placer chacun de nos pas sur la rocaille mouvante du trajet. C'est presque plus difficile de descendre dans ces conditions que d'escalader les 28 bends et lorsque nous croisons un groupe de touriste de l'âge d'or en sens inverse, nous nous demandons s'ils savent vraiment ce qui les attendent. ''God Speed my friends... god speed!''.  Si je peux vous donner un conseil c'est franchement de faire la randonnée de Qiatou à Walnut Grove et non le trajet inverse... c'est vraiment plus difficile. Et attendez-vous à passer une majorité de la randonnée enfouie jusqu'aux chevilles dans la merde de ''Seabiscuit''... on ne le mentionne jamais assez, mais la quantité de purin dans cette piste est Olympique.  Enfin, après avoir traversé un grand champ, nous amorçons notre dernière descente jusqu'à Tina's Guesthouse au grand soulagement de ma mère qui a sans contredit fourni un effort surhumain. À mon avis, elle devrait être homologuée dans les Records Guiness parce que ça prend vraiment une femme d'exception (et très courageuse) pour pousser son corps révolté et débordant de gastro à travers un tel défi.

Nous rejoignons l'auberge avec entrain, nous renseignant sur le départ du prochain bus pour Lijiang et heureusement, ils offrent de nous y amener pour un prix modique et dans une van privée. Alors que ma mère se repose sur un des divans de la salle à manger, je m'installe dans un coin et laisse mes émotions contradictoires se confronter. Évidemment, j'aime ma mère de tout mon coeur et je veux qu'elle puisse retourner en ville le plus vite possible pour se soigner, mais le petit côté égoiste de mon cerveau insulte le ''destin'' avec ferveur de nous avoir mis dans une telle situation et me force aussi à faire la paix avec le fait que je n'atteindrai jamais la fin de la piste du Tiger Leaping Gorge (il doit rester encore un bon 5 kilomètres à monter et descendre jusqu'à Walnut Grove). Contre moi, je suis véritablement en deuil et me déteste de me sentir déçue de ne pas pouvoir compléter notre randonnée... Après tout, ma mère a déjà fait un effort herculéen pour se rendre jusqu'ici, mais si seulement elle était en plein forme, nous pourrions peut-être terminer la piste... Étant donné qu'il nous reste un bon 3 heures à attendre et que ma mère dort tranquillement dans un coin de la salle à manger, je décide de faire un autre petit bout du chemin seule et pars de nouveau sur la piste qui mène maintenant directement au Yantze qui coule dans la Gorge. Après avoir payé d'autres frais pour effectuer le prochain bout de la piste, je me retrouve devant une suite interminable d'escaliers inégaux menant jusqu'à la rivière brune qui rugit au fond du précipice. Gardant un oeil sur ma montre, je commence à affronter les escaliers, mais avant d'atteindre le fond de la Gorge, je décide de revenir sur mes pas... Je n'ai toujours pas dîné et mon niveau d'énergie est à son plus bas. Le stress de devoir s'occuper de ma mère me pèse et je ne veux pas ambitionner sur mon corps déjà fatiguée. D'une certaine manière, cette petite excursion en solo me console, car même en pleine forme, ma mère n'aurait probablement pas eu assez d'énergie pour naviguer les marches traîtres de cette descente en tout sécurité, alors je me fais tranquillement à l'idée que Tina's Guesthouse aurait été notre ligne d'arrivée... maladie ou non.

Je rejoins l'auberge soulagée de mon escapade et retrouve ma mère toujours endormie près du feu. Je me sens coupable de l'avoir laissée seule, mais j'avais besoin d'un moment en solo pour faire la paix avec mes sentiments. Oui, terminer le Tiger Leaping Gorge était un de mes rêves, mais la santé de ma mère aura toujours priorité sur mes ambitions. Nous avons débuté ce voyage ensemble et nous le terminerons de la même manière.. et ça me donnera une bonne excuse pour y retourner un jour!!

Vers 3h, le conducteur de l'auberge nous guide vers son SUV pour nous conduire jusqu'à Lijiang. Heureusement pour nous, nous partageons le transport avec deux australiennes dans la quarantaine qui ont bien remarquée à Tina's que ma mère n'était pas en top forme et une d'elle nous apprend qu'elle est infirmière et qu'elle peut nous donner des cachets contre la gastro! Ouf... je suis tellement soulagée de ne pas devoir prendre toute la situation en main et je laisse notre nouvelle connaissance s'occuper des détails médicaux. J'informe tout de même le conducteur que ''my mother is not well... please drive cautiously'' et la peur de salir son véhicule dicte sans aucun doute sa conduite prudente jusqu'à Lijang.

... mais nous ne sommes pas au bout de nos peines. L'auberge de Lijiang est toujours infecte et d'amener ma mère dans la petite chambre crado est inacceptable! Je dois nous trouver un meilleur endroit pour dormir, mais où?!   

1 comment:

  1. Ta mère est sans conteste une femme courageuse, d'exception comme tu dis ! Je suis impressionnée.

    Et... si vous avez rapporté des souvenirs de ce périple, tu as le grand privilège de dire que ta mère a laissé un souvenir là-bas, elle ! ^^ Combien d'autres peuvent s'en vanter ?

    As-tu trouvé une auberge de jeunesse ou un hôtel trois étoiles pour ta mère et toi à Lijiang ???

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