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Wednesday, May 30, 2012

À bout de souffle: Tiger Leaping Gorge, jour 2

De dire que ma mère est blanche à son réveil ne commence même pas à décrire le véritable état dans lequel elle se trouve alors qu'elle sort des draps... elle est pratiquement transparente et se tourne difficilement dans son lit pour attraper un peu d'eau. Elle a assurément passé la nuit à enlacer la toilette et étant donné que le soleil n'est pas encore entièrement levé, je sors de la chambre pour la laisser se reposer encore un peu et réfléchir à la situation à laquelle nous devons maintenant faire face. Elle est malade... très malade.

Je m'asseois sur le balcon de l'auberge, un peu découragée et fait un inventaire mental de ce que nous avons à notre disposition pour aider ma mère à se rendre jusqu'au bout de la piste. Des foulards, un peu d'eau, des pillules pour les courbatures, du tiger balm... rien de bien utile dans sa situation. Voulant traîner le minimum d'équipement sur notre dos, nous n'avons apporté que le nécessaire dans nos sacs et je regrette maintenant amèrement de ne pas avoir pris quelques pillules pour l'estomac... au cas où. Après pratiquement deux semaines au pays, je pensais franchement que nous avions passé à côté des petits virus d'acclimatation, mais le mélange d'effort intense, de chaleur et probablement aussi d'une nourriture douteuse laisse ma mère dans un sale état. Et très franchement, je ne sais pas quoi faire et ça m'inquiète beaucoup.

Je retourne donc à la chambre et encourage ma mère à venir boire un thé pendant que je prend mon déjeuner. Elle arrive difficilement à absorber le peu de liquide tiède qui se trouve dans sa tasse et c'est ce qui m'inquiéte le plus. J'ai peur qu'elle se déshydrate et qu'elle tombe de fatigue dans la piste... je ne pourrais sûrement pas aller chercher de l'aide avant plusieurs heures. La situation est extrêmement merdique.

Finalement, elle retrouve un petit regain d'énergie et nous partons de nouveau (franchement, nous n'avons pas vraiment le choix...) pour compléter les 7 ou 8 kilomètres restant du trajet. De ce côté de l'auberge, la piste change du tout au tout. Comme si c'était une métaphore de l'état de l'estomac de ma mère, le chemin est poussiéreux, creusé dans la roche et on imagine difficilement que la veille nous étions au beau milieu de vallées luxuriantes et de forêts de bamboo. On dirait carrément qu'on se promène dans le désert du Nevada et c'est plutôt intéressant. En chemin nous croisons même un troupeau de chèvre autonome (et par autonome je ne veux pas dire qu'ils gagnent leur vie en travaillant au village, mais plutôt que leur guide n'est nulle part en vue...) qui s'amuse dans les nombreuses crevasses. Après environ un kilomètres, nous aboutissons dans un autre petit village où nous remarquons un vieille homme qui nous lance un petit sourire gêné en s'appuyant sur la porte de l'étable. Un bruit déchirant provenant de l'intérieur fent l'air: ''OOUYYYYYYIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII''. Yark, yark, YARKKK! On égorge un cochon ''en direct''!! C'est complètement dégueu et je tente de retenir mon imagination qui me dit que ça ressemble presqu'au cri d'un humain... ''Ta gueule imagination!!''. En fait, je trouverais plutôt ça pitoresque si ma mère n'était pas ''Fifty Shades of Green'' en ce moment... Vite, nous continuons notre chemin pour mettre le cri du cochon le plus loin possible derrière nous.



Ce n'est que quelques minutes plus tard, que notre randonnée tourne en véritable enfer pour ma pauvre mère... en gros, en anglais: ''All hell breaks loose''. Entre deux photos, ma mère se fige, me regarde totalement alarmée et me dit: ''Oh mon dieu Andréanne, vite je dois me cacher derrière la roche''... afin de conserver un peu de romantisme pour mon pauvre père qui lira sûrement ce blogue, je vous demande de penser à un volcan en éruption et la lave qui coule comme image de ce qui se produit véritablement en plein air... au beau milieu de la piste. Disons seulement qu'il y a un rocher dans le Tiger Leaping Gorge qui ne sera plus jamais le même... Pour commenter la situation avec humour, je cite ma soeur Amélie dans un courriel qu'elle nous a envoyé quelques jours plus tard: ''En fait, Andréanne, tu diras à maman que si elle devait VRAIMENT choisir un endroit pour avoir la gastro en plein air, le Tiger Leaping Gorge est vraiment un excellent choix!''.

Sans grande surprise, ma mère semble maintenant plutôt ravigorée et m'encourage à continuer notre randonnée de plus belle. Moitié traumatisée - moitiée inquiète, je lui offre de prendre son sac, mais elle affirme qu'il l'aide à conserver son balan.. et de tomber dans la gorge serait franchement de mauvais goût après tout ce que nous avons vécu alors j'accepte sans trop rouspeter. Heureusement que le paysage époustouflant arrive à nous changer les idées et nous nous perdons dans nos pensées en suivant le chemin qui ne fait que descendre.


Quelques minutes plus tard, nous voyons de l'autre côté de la crevasse une chute d'eau qui déborde sur la piste et continue son chemin plus bas dans la falaise... jusqu' à la Gorge. Il n'y a d'autres solutions que de la traverser et nous mouillons nos souliers bien volontières afin de nous éparger une baignade tragique dans la paroie rocheuse. Très franchement, c'est la première fois du trajet que je ressens une petite inquiétude pour notre sécurité et je m'assure que ma mère, dans son état second, place bien sa canne dans les flaques d'eau pour sécuriser son passage. Mais sans trop de problèmes nous sommes maintenant de l'autre côté et devont nous jucher sur des roches pour laisser un troupeau (OUI UN TROUPEAU comme dans une bonne vingtaine!) de chevaux nous dépasser sur la piste. Il ne nous reste que 2 ou 3 kilomètres à franchir avant d'atteindre Tina's Guesthouse, notre but final de la randonnée et nous continuons à marcher avec détermination.



La piste est maintenant plutôt escarpée et nous prenons notre temps pour bien placer chacun de nos pas sur la rocaille mouvante du trajet. C'est presque plus difficile de descendre dans ces conditions que d'escalader les 28 bends et lorsque nous croisons un groupe de touriste de l'âge d'or en sens inverse, nous nous demandons s'ils savent vraiment ce qui les attendent. ''God Speed my friends... god speed!''.  Si je peux vous donner un conseil c'est franchement de faire la randonnée de Qiatou à Walnut Grove et non le trajet inverse... c'est vraiment plus difficile. Et attendez-vous à passer une majorité de la randonnée enfouie jusqu'aux chevilles dans la merde de ''Seabiscuit''... on ne le mentionne jamais assez, mais la quantité de purin dans cette piste est Olympique.  Enfin, après avoir traversé un grand champ, nous amorçons notre dernière descente jusqu'à Tina's Guesthouse au grand soulagement de ma mère qui a sans contredit fourni un effort surhumain. À mon avis, elle devrait être homologuée dans les Records Guiness parce que ça prend vraiment une femme d'exception (et très courageuse) pour pousser son corps révolté et débordant de gastro à travers un tel défi.

Nous rejoignons l'auberge avec entrain, nous renseignant sur le départ du prochain bus pour Lijiang et heureusement, ils offrent de nous y amener pour un prix modique et dans une van privée. Alors que ma mère se repose sur un des divans de la salle à manger, je m'installe dans un coin et laisse mes émotions contradictoires se confronter. Évidemment, j'aime ma mère de tout mon coeur et je veux qu'elle puisse retourner en ville le plus vite possible pour se soigner, mais le petit côté égoiste de mon cerveau insulte le ''destin'' avec ferveur de nous avoir mis dans une telle situation et me force aussi à faire la paix avec le fait que je n'atteindrai jamais la fin de la piste du Tiger Leaping Gorge (il doit rester encore un bon 5 kilomètres à monter et descendre jusqu'à Walnut Grove). Contre moi, je suis véritablement en deuil et me déteste de me sentir déçue de ne pas pouvoir compléter notre randonnée... Après tout, ma mère a déjà fait un effort herculéen pour se rendre jusqu'ici, mais si seulement elle était en plein forme, nous pourrions peut-être terminer la piste... Étant donné qu'il nous reste un bon 3 heures à attendre et que ma mère dort tranquillement dans un coin de la salle à manger, je décide de faire un autre petit bout du chemin seule et pars de nouveau sur la piste qui mène maintenant directement au Yantze qui coule dans la Gorge. Après avoir payé d'autres frais pour effectuer le prochain bout de la piste, je me retrouve devant une suite interminable d'escaliers inégaux menant jusqu'à la rivière brune qui rugit au fond du précipice. Gardant un oeil sur ma montre, je commence à affronter les escaliers, mais avant d'atteindre le fond de la Gorge, je décide de revenir sur mes pas... Je n'ai toujours pas dîné et mon niveau d'énergie est à son plus bas. Le stress de devoir s'occuper de ma mère me pèse et je ne veux pas ambitionner sur mon corps déjà fatiguée. D'une certaine manière, cette petite excursion en solo me console, car même en pleine forme, ma mère n'aurait probablement pas eu assez d'énergie pour naviguer les marches traîtres de cette descente en tout sécurité, alors je me fais tranquillement à l'idée que Tina's Guesthouse aurait été notre ligne d'arrivée... maladie ou non.

Je rejoins l'auberge soulagée de mon escapade et retrouve ma mère toujours endormie près du feu. Je me sens coupable de l'avoir laissée seule, mais j'avais besoin d'un moment en solo pour faire la paix avec mes sentiments. Oui, terminer le Tiger Leaping Gorge était un de mes rêves, mais la santé de ma mère aura toujours priorité sur mes ambitions. Nous avons débuté ce voyage ensemble et nous le terminerons de la même manière.. et ça me donnera une bonne excuse pour y retourner un jour!!

Vers 3h, le conducteur de l'auberge nous guide vers son SUV pour nous conduire jusqu'à Lijiang. Heureusement pour nous, nous partageons le transport avec deux australiennes dans la quarantaine qui ont bien remarquée à Tina's que ma mère n'était pas en top forme et une d'elle nous apprend qu'elle est infirmière et qu'elle peut nous donner des cachets contre la gastro! Ouf... je suis tellement soulagée de ne pas devoir prendre toute la situation en main et je laisse notre nouvelle connaissance s'occuper des détails médicaux. J'informe tout de même le conducteur que ''my mother is not well... please drive cautiously'' et la peur de salir son véhicule dicte sans aucun doute sa conduite prudente jusqu'à Lijang.

... mais nous ne sommes pas au bout de nos peines. L'auberge de Lijiang est toujours infecte et d'amener ma mère dans la petite chambre crado est inacceptable! Je dois nous trouver un meilleur endroit pour dormir, mais où?!   

Tuesday, May 29, 2012

La tête qui tourne: Tiger Leaping Gorge, Jour 1

Comme prévu, en sortant de l'auberge où nous avons dîné, notre guide nous attend avec son cheval et reprend sa position à quelques mètres derrière nous alors que nous nous remettons en chemin. Heureusement pour notre digestion, les premiers kilomètres de la deuxième partie du trajet sont pratiquement sur le plat, gardant environ la même altitude que le Naxi Guesthouse. Nous ne faisons que nous promener le long de la chaîne de montagne, entrant et sortant des crevasses ce qui nous permet tout de même de réchauffer nos muscles avant les 28 bends. C'est plutôt difficile à décrire, mais du côté de la piste, la Gorge est appuyé sur une chaîne de montagne ce qui fait que pour couvrir du terrain, le marcheur traverse des dizaines de petites collines sur le chemin qui les longent à l'horizontal. Un peu comme les dents d'une scie, après être arrivé au bout d'une colline, on ne découvre ce qui nous attend qu'après avoir tourné le coin... c'est plutôt excitant et ça nous garde sans contredit en haleine!


En début d`après-midi, quand le soleil commence à prendre un peu de répit, la piste se met à grimper considérablement et nous nous doutons bien que nous devons approcher des ''bends''. Le terrain change aussi du tout au tout; ce qui était auparavant un peu de poussière et de la verdure se transforme maintenant en énormes roches et buissons séchés. En me retournant une seconde pour regarder ma mère couverte par son châle qui suit à l'arrière, j'ai un flash: ''Maman, sais-tu que quand j'imagine le temps de Jésus (ce qui n'arrive quand même pas trop souvent entendons-nous...) c'est en plein ce que je vois?!''. Des buissons tout secs, de la poussière de roche, un soleil de plomb, une femme sous un foulard qui se débat pour monter une grosse côte sous l'oeil attentif de son canasson. C'est franchement biblique tout ça et c'est suffisant pour me faire oublier la chaleur et rire dans ma barbe pendant les longues minutes suivantes jusqu'au prochain plateau. ''Christiane de Nazareth'', splendide! Alors que nous croyons déjà affronter le pire obstacle de la montagne, le porteur se penche vers moi pour me demander pour la 1000e fois, si je suis CERTAINE que ma mère ne veut pas prendre son cheval. Je m'informe auprès d'elle, mais elle retrouve un regain d'énergie soudain en voyant le couple de coréen qui nous suit plus bas dans la colline. ''Regarde ça Andréanne, quel homme!'' et en effet, alors que la copine monte avec tenacité le trajet tortueux, le garçon est juché sur l'animal, se laissant balancer mollement au rythme du cheval. Franchement, il pourrait au moins se donner un peu de tonus et prendre un semblait d'air de conquérant s'il est pour ''chevaucher'' jusqu'au sommet de la Gorge! En tout cas, nous nous promettons que si nous sommes pour faire appel au porteur, nous aurons l'air un peu plus ''cowgirl'' du rodéo que ''clown tout piteux qui vient de se faire ramasser par le taureau''!



Contre toute attente, la partie difficile du trajet que nous venons de compléter n'est en fait que l'apéritif des 28 bends et c'est une affiche sur une vieille cabane de bois qui nous annonce la bonne nouvelle: ''Have a rest before the 28 bends!''. Meeerde on est pas rendues! Heureusement, sous la cabane de bois se trouve une petite vendeuse qui nous présente sa marchandise: ''Water, Juice, Gatorade, Coca-Cola, Marijuana, ...''. ''Excuse-me, WHAT?'', je la dévisage avec incrédulité alors que je remarque l'immense sac de pot qui trône sur sa table. ''A gatorade will be plenty, thank you.. dealer lady''. Maintenant n'allez pas croire que je ne peux pas apprécier un bon party quand j'en trouve un, mais franchement madame, FRANCHEMENT! Nous n'arrivons pas à comprendre dans quel état second de douleur il faut être rendu pour vouloir fumer un gros joint dans cette randonnée, l'effort physique seul aurait raison de vous probablement... et je ne veux rien assumer ici, mais je me doute que ma mère sait de quoi elle parle, elle a quand même été ado dans les années 1970!! En tout cas, nous refaisons le plein d'électrolytes quand notre ''suiveux'' refait surface, mais cette fois-ci avec un ultimatum. ''So, you take the horse or no!? If no, I don't go... you walk''. Humm alors il veut la jouer comme ça et forcer notre décision? Ma mère sur un ''high'' de Gatorade décide qu'elle veut tenter sa chance et nous le remercions pour son aide en le renvoyant plus bas sur le sentier pour se trouver d'autres victimes potentielles de la piste. ''Not today man, not today!''.


Et c'est reparti! Ajustant notre canne (en passant, c'est le meilleur achat de notre voyage et je pense même l'encadrer pour la remercier de ses loyaux services...) nous nous lançons dans les ''Bends'' qui sont en fait un série de tournants très à pic dans un sentier qui serait sinon à la verticale et probablement équipée d'une échelle. Petite bouchée par petite bouchée, nous affrontons chacune des courbes avec détermination, gardant un oeil sur le chemin accompli et ce qu'il reste à gravir. Ma mère qui est bien silencieuse se manifeste finalement après quelques minutes avec un commentaire des plus désopilants: ''Andréanne...ouf...ouf.. tu sais ce qui est le mieux de ne plus avoir le porteur... ouf...ouf...'', ''Non quoi?'', ''Je n'ai plus...ouf...ouf... son maudit cheval... ouf...ouf... qui me respire dans les aisselles!''.  Et nous rions de bon coeur pendant toute la courbe suivante.

Ça fait maintenant une bonne heure que nous avons débutés les ''bends'' et je me doute bien que nous sommes presque au bout de nos peines. Évidemment tout est relatif parce que pour une jeune femme de mon âge et de ma forme physique, l'effort est constant mais je respire normalement et le brûlement dans les muscles est minimal, tandis que pour ma mère, qui est aussi en excellente forme physique (mais qui n'a plus vingt ans!), l'effort est un peu plus ardu, mais son ascension est régulière et les arrêts fréquents nos permettent de terminer cette partie du chemin sans s'exténuer. La raison pour laquelle je vous dis tout ça c'est qu'en lisant sur le Tiger Leaping Gorge, j'ai trouvé le récit d'un groupe d'adultes dans la cinquantaine qui ont fait le même parcours... à cheval... et en pensant y laisser leur peau.  J'étais donc plutôt découragée, mais ne vous inquiétez pas, si vous vous gardez moindrement en forme¸ ne fumez pas 10 paquets par jour ou avez un fétiche pour Ronald McDonald, vous arriverez à destination... éventuellement!




C'est donc après la torture des 28 bends que nous sommes finalement arrivés à l'endroit exact de la légende du Tiger Leaping Gorge. Selon les histoires chinoises, un tigre voulant se sauver d'un prédateur aurait sauté d'un côté à l'autre de la rivière (Ahh ces chinois, ils exagèrent toujours tout!) et serait atteri sur la roche au sommet du parcours. Malheureusement pour nous, il fallait de nouveau payer pour s'approcher du précipice, mais le vent tourbillonant qui menaçait de nous faire plonger dans l'abysse nous a découragés de s'aventurer sur la fameuse roche. Après tout, nous avions survécu les 28 bends et 10 minutes de célébration... ce n'était pas suffisant! Nous avons donc commencé à tranquillement redescendre à travers la forêt de bambou pour trouver notre auberge pour la nuit. Cette partie du trajet était définitivement moins dramatique que le début de la piste, mais nous étions bien contente de pouvoir nous cacher un peu à l'ombre pour récupérer. De petites collines en petites collines, nous traînions de plus en plus nos bottes, espérant voir le village à chaque tournant. Et après une somptueuse vallée couverte de plants de thé (ou de pot... maintenant je ne suis plus certaine) elle était finalement là, notre auberge ''Half-Way Guesthouse'': l'endroit où nous allions pouvoir finalement retirer nos souliers!

Courant pratiquement jusqu'à la petite bâtisse, nous sommes arrivés nez à nez avec l'affiche de l'auberge: ''Tea horse guesthouse''... mais... mais... ce n'est pas le ''Half-way Guesthouse''! Et bien non et comme par un tour de magie sadique, une inscription sur une roche à nos pieds a terminé d'enfoncer le couteau bien profondément dans la plaie: ''Half-way GH, 2 hours this way!''.  AARRGGGG...

C'est donc en ne voulant pas laisser la majorité du parcours pour le lendemain qui nous avons repris nos bâtons de marche, terminées nos bouteilles d'eau et marchées les 5 kilomètres suivants jusqu'à l'auberge avec détermination. Franchement, je n'ai jamais été aussi contente de voir un bed and breakfast chinois de toute ma vie! Les chambres du Half-Way Guesthouse sont construites autour d'une magnifique cour intérieure et leur balcon avec vue sur la gorge fait assurément oublier toute la douleur de la journée. La vue... et la géante bière bien sûr! Nous avons donc dévorés avec appétît un repas graisseux, troquant le steak frites de nos rêves pour des nouilles chinoises, mais l'effet sur notre estomac criant était le même.




Euphoriques, nous nous sommes installés tout près de la rambarde pour regarder le soleil se coucher sur la Gorge, remerciant silencieusement notre bonne étoile de partager ce moment ensemble. Dans une vie, la majorité des gens se souviendront seulement de quelques moments magiques avec leurs parents (leur mariage, quelques anniversaires, ...), mais moi, j'ai bien peur de ne jamais pouvoir décider lequel est le plus spécial!

***
Trois heures du matin.  Je suis partiellement réveillée par des bruits venant de la salle de bain. Derrière la porte, ma mère se tord de douleur, camouflant avec peine ses gémissements. Tirée d'un sommeil trop profond, je succombe de nouveau à la fatigue tout en pensant avec horreur que le seul moyen de redescendre la montagne est comme nous l'avons monté... à pied.

Un peu d'air frais: Tiger Leaping Gorge, jour 1

Les deux pieds dans la poussière de roche, nous regardons solonellement la piste du Tiger Leaping Gorge qui serpente graduellement à l'horizon et semble s'étirer jusqu'à l'infini... à perte de vue et dans chacune des collines avoisinantes, nous pouvons apercevoir la mince ligne brune du trajet qui coupe la montagne en deux. ''Euh... on y va j'imagine?!'', je décrète autant excitée que terrifiée par le début de notre ascension. ''On y va!'', me répond ma mère déterminée avant de prendre le premier pas de notre longue marche.

***
En fait, notre périple a commencé il y a maintenant plusieurs heures lorsque nous avons quitté Lijiang dans un mini-bus rempli de touristes à destination de Qiatou. Pour se rendre au Tiger Leaping Gorge, il faut subir 3 heures de tortillage automobile sur des routes à même le roc et espèrer de ne pas rencontrer un autre véhicule téméraire allant dans le sens inverse. Sans trop de surprise, c'est le premier endroit en Chine où nous avons vu des accidents de la route... et ils sont plutôt du type à faire crier aux témoins ''OH MON DIEU!! AHHH, STOPPEZ L'HÉMORRAGIE'', que de regarder curieusement pour trouver la bosse sur la carroserie de la voiture victime. Enfin, si votre petit déjeuner se trouve toujours dans votre estomac à destination, vous sortirez du véhicule comme une bombe voulant tout de suite oublier que vous devrez, éventuellement, retourner à Lijiang par le même chemin. À Qiatou, tous les touristes doivent s'arrêter au bureau de la Gorge et acheter un billet pour la randonnée, ce que nous avons fait pour finalement remonter dans la voiture et conduire les quelques kilomètres restants jusqu'au début de la piste.


Et c'est ensuite sans grande cérémonie que notre chauffeur a ouvert la porte coulissante de la voiture sur le bord du chemin et nous a fait signe de quitter le véhicule. ''Euh... c'est ici?'', je me questionne en observant les fermes qui nous entourent et cherchant un quelconque signe du début de la piste. ''Yes, you go... Yes!'', me dit le chauffeur en gesticulant dans la direction générale du bout de la route. Ah bon, c'est donc là que nous irons! Nous séparant du groupe de touriste aglutiné sur l'asphalte, nous traversons la rue pour suivre un chemin qui passe à l'arrière d'une petite école et à travers les champs. Finalement, nous voyons une pancarte bleu en plastique sur un arbre indiquant ''Tiger Leaping Gorge - Qiatou'' et tant que nous suivons la flèche dans le bon sens, nous devrions nous en tirer... du moins, c'est ce qu'on raconte sur Internet! À travers les champs de riz et derrière les maisons des paysans de Qiatou, la piste sauvage nous transporte au beau milieu de leur intimité et je commence à penser qu'ils doivent en avoir ras-le-pompom des touristes portant des Tilley Hat et habillés de pantalons bruns avec des zippers qui marchent dans leur potager! Mais mes pensées sont interrompues par un bruit étrange: ''Clop...clop....clop...clop''. À quelques mètres derrière nous, un homme nous suit sur la piste à dos de cheval. Dès qu'il voit que je l'ai repéré, il se met à être soudainement très intéressé par ce qui se passe dans le ciel et feint d'avoir du businness équestre très important à traiter plutôt que de s'occuper de nous. Ma mère conclue avec raison qu'il doit être NOTRE petit monsieur à cheval et lui lance un grand ''Ni hao!''. En fait, un des revenue des habitants de Qiatou est le transport de touristes à cheval le long de la Gorge alors au début de la piste, des ''porteurs'' observent les nouveaux arrivages de marcheurs, tentant de choisir avec succès ceux qui risquent de craquer le long du chemin. C'est une lotterie intéressant! Malheureusement pour notre petit monsieur, aujourd'hui ne sera pas son jour de chance, car nous sommes déterminées à marcher tous les 17 kilomètres du premier leg jusqu'au Half-Way Guesthouse.



Nous marchons maintenant depuis presque une heure lorsque le trajet quitte finalement les fermes pour aboutir dans un grand champ surplombant la vallée. Nous nous arrêtons pour prendre des photos à tous les quelques centimètres au grand désespoir de notre ''suiveux'' qui se dit sûrement que ''Dans quelques secondes...oui, oui.. je vois déjà la fatigue qui les gagne... ALLEZ ON CRAQUE MESDAMES!''. À notre gauche, sur des dizaines de kilomètres, une grande vallée verdoyante entoure le Yangtze qui coule rapidement dans son lit. Les montagnes en terrasses de chaque côté du cours d'eau offrent une des vues les plus spectaculaires de la journée. Je profite de notre moment de repos pour discuter avec l'homme à cheval: (Veuillez noter que l'échange est traduit dans votre intérêt, car cet homme était si loin de parler anglais... qu'il parlait presque français!).

- ''Oh your mother, she looks so tired!'', me dit-il en levant un sourcil convainquant.
- ''Oh no, don't worry about her, she's tough!'', que je lui répond du tac au tac.
- ''But it's very hot outside and it would be much better for her to take the horse... much better... you would be a good daughter'', s'essaie-t-il de nouveau en travaillant sur la culpabilité.
- ''Don't worry, we'll let you  know if she needs you... you know maybe.. IF she gets tired...'', je le tente, ne souhaitant pas tout de suite perdre notre guide ou vendre la peau de l'ours trop tôt.

En vérité, l'avantage d'avoir un cheval qui nous renifle dans le cou c'est que dès que nous sommes sur le point d'emprunter le mauvais chemin, je me tourne vers l'homme qui me pointe du menton la direction de la piste. Disons que sans lui, nous nous serions déjà perdues une bonne dizaine de fois avant même de quitter le village! (Et c'est quand même rassurant d'avoir quelqu'un avec nous le long du trajet!)

Vers 12h30 (nous avons quitté Qiatou à 11h30), notre ascension nous mène au premier panorama de la piste aménagé pour les touristes qui nous permet de finalement voir la Gorge dans toute sa splendeur. À maintenant plusieurs centaines de mètres du sol, nous devons nous pincer pour croire la chance que nous avons d'être témoin des forces de la nature en action. Sous les pics enneigés du Jade Snow Mountain, le Yangtze se déchaîne dans la Gorge, se fracassant avec force contre la paroie rocheuse qui ondule à la base des terrasses d'un vert criant. La beauté de la vue est choquante, jamais il ne m'a été donné de voir un paysage si majestueux digne de l'imagination trop fertile d'un rêveur et je me dis que l'effort est plutôt minime considérant la récompense! Notre rêverie est interrompue par une petite grand-mère qui tire sur la manche de mon t-shirt. Elle nous explique que nous devons payer quelques yuans pour prendre des photos le long de la rambarde et voulant éviter une grande discussion inutile, nous lui donnons la maigre somme. À quoi elle réplique tout de suite en prenant ma caméra et nous invitant à poser dans toutes les directions alors qu'elle prend des photos de notre duo avec la vue spectaculaire à l'arrière. C'est donc plutôt une photographe que nous avons payé!


Les deux prochaines heures du parcours sont passés pratiquement en silence alors que nous nous arrêtons à intervalles réguliers pour s'assurer d'avoir LA photo qui représente bien cette partie de la Gorge. Malheureusement pour nous, le soleil commence à sérieusement tapper et parce que quand je ''drop the ball'' dans ma planification, je ne le fais pas à moitié, j'ai complètement oublié de nous apporter de la crème solaire! Tel deux petits Icares trop près du soleil, chaque centimètre de peau exposé aux radiations rougit à vue d'oeil. Je vous jure qu'en approchant votre oreille, c'est presque possible d'entendre le ''Shhiiiisssss....'' que fait la peau en brûlant. Dans un éclair de génie (ouf, je viens de rattraper la balle...), je dis à ma mère de sortir son foulard et de se l'installer sur la tête ''Laurence d'Arabie style'' pour nous protéger un peu. La piste grimpant toujours nous apporte à travers d'autres champs et de plus en plus à flanc de montagne avant de déboucher dans un petit village où nous pourrons dîner. À l'horizon se pointe finalement le Naxi Guesthouse, le premier stop de notre marche et nous entrons dans la cour intérieur de l'auberge avec excitation. À ce point-ci, la nourriture et un peu d'ombre seront bienvenue, et nous prenons place à une table alors que notre John Wayne chinois s'installe un peu plus loin avec sa soupe instantannée. Au moins, nous ne perderons pas notre guide pendant le dîner!


La serveuse nous apporte rapidement du thé chaud, un coca-cola et quelques plats de légumes que nous dévorons avec appétît. Le grand air, ça creuse effectivement et nous n'en sommes qu'au premier quart de la piste! Après s'être soulagées dans une des toilettes turques avec sans doute la vue la plus impressionnante du monde, nous reprenons nos bâtons de marche et retournons sur la piste afin d'atteindre la prochaine auberge avant la tombée de la nuit. Il est maintenant 14h et il nous reste amplement de temps pour se rendre au Half-Way Guesthouse, mais la prochaine section du sentier est les ''28 bends'' - la partie du parcours qui terrifie les marcheurs et fait la réputation du Tiger Leaping Gorge. C'est le aussi le moment qui déterminera si nous pourrons terminer la marche en un seul morceau...